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Jean le Vietnamien, Moreau le communiste

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Professeur dans l'Armée populaire, star du cinéma de propagande, «oeil» de Hanoi pendant les guerres contre la France et les Etats-Unis, Jean Moreau coule aujourd'hui une retraite paisible dans le Sud-Vietnam. Pour la première fois, il a accepté de parler de sa vie à des reporters occidentaux.


 
 




Jean le vietnamien



Moreau le communiste



.







"Je m'appelle Jean Moreau, fils de Martial Moreau et de Paulette de Giovanni. Je suis Vietnamien depuis la Révolution de 1945." Médaillé et retraité de l'Armée communiste, J.Moreau est né français, dans la Cochinchine coloniale (sud du pays) en 1925. Il exhibe aujourd'hui une carte d'identité au nom de Duong Ba Loc. "Sa peau est blanche, il a un gros nez , mais son esprit est vietnamien", remarque une voisine de Nha Trang, la station balnéaire à 450 km de Saïgon. Depuis

sa retraite en 1980, Loc reste un membre actif, à l'échelon local, du Parti unique au pouvoir. Il vit près de la plage, discute souvent le coup avec les touristes français, et fait chaque matin le tour de la ville sur son vélo : c'est le moyen de transport qu'il préfère, comme "au bon vieux temps" de ses premières années de "bô doî", l'homme de troupe de l'armée communiste.



Sauvé par les notables de son village natal

Août 1945. le Front pour l'indépendance du Vietnam (ou Viêt-Minh en traduction abrégée), lance l'insurrection générale contre l'occupant japonais. Ses maquisards allument la rébellion dans le Tonkin (Nord), l'Annam (centre) et la Cochinchine de Jean Moreau fils de douanier. Les notables vietnamiens de son village natal sauvent la vie du jeune Français. Ces hommes sont. les amis de longue date de son père, colon "progressiste" parlant couramment vietnamien et lisant le chinois, installé en 1899 et enterré sur la terre de leurs ancêtres. Les vieux sages vietnamiens conseillent tout de suite au fils Moreau de fuir la répression anti-française : "Le receveur du poste de douanes, M.Pham Kê Tho, m'a donné un pistolet et deux sachets de balles, qu'il n'avait pas déclaré aux japonais. J'ai pris ma bicyclette et, avant d'arriver à ma barque, j'ai croisé une colonne de l'armée japonaise. Troi oi ! (O ciel !) J'ai tourné le dos, j'ai dissimulé mon visage, j'ai fait semblant de pisser sur le bord du chemin et ils sont passés sans un mot", raconte-t-il dans un français fleuri d'expressions vietnamiennes.



Plusieurs mois sur la mer pour se cacher des japonais.



En cet été de tous les dangers, le jeune Moreau se cache plusieurs mois sur la mer. Un été de cabotage et de pêche au large de Nha Trang, avec quelques haltes la nuit au village, pour rendre visite à sa mère et à ses jeunes sœurs: "Si les japonais m'avaient pris, j'étais un homme mort. A mon retour définitif sur la terre ferme, j'ai fait la connaissance du Viet Minh". Ho Chi Minh déclare l'indépendance le 2 septembre à Hanoi, la défaite japonaise, puis l'échec des négociations franco-vietnamiennes, vont entraîner huit ans de guerre entre le colonisateur et le Viêt-Minh. Jean Moreau choisit définitivement son camp : il change de nationalité. Aujourd'hui dans sa petite maison de Nha Trang, confortable sans excès, le transfuge ne regrette rien, bien au contraire.

Le Viêt-Minh et la révolution communiste lui proposaient tout ce dont il rêvait dans ces circonstances particulières. D'abord en finir avec les "agresseurs japonais" : objectif atteint dès septembre 1945. Ensuite, enchaînement logique et inéluctable, chasser les "colonialistes français", qui lancent des opérations armées, dites de "pacification", au mois d'octobre. Duong Ba Loc participera plus tard, avec la même fidélité dans ses choix, à la lutte contre les "impérialistes américains". Il sera chargé, d'abord dans sa région d'origine, puis dans les maquis du nord, de l'instruction primaire des soldats vietnamiens. Après un diplôme décroché à l'Ecole normale supérieure de Hanoi, il enseignera la littérature, l'histoire et la linguistique vietnamienne, toujours dans les rangs de l'armée.



A la télé et au cinéma, il joue le "méchant blanc"

Parallèlement, à la fin des années 60, Loc/Moreau devient célèbre, dans son pays, comme acteur de cinéma : pour une fois, dans les films, de fiction et de propagande, de nos jours encore fréquemment diffusés par la télévision nationale, la voix du "méchant blanc" de service n'avait pas besoin d'être doublées par un comédien vietnamien.

Professeur en uniforme, "vedette" des grands et petits écrans, mais surtout agent de renseignement : Moreau/Loc, dans les deux guerres successives du Vietnam, va mener des missions, elles très réelles, de renseignement et d'espionnage. Des missions qu'il qualifie aujourd'hui de "spéciales", et confirmées par d'autres sources vietnamiennes à Hanoi. Des missions ponctuelles, pour lesquelles la nature et le destin l'ont doté d'un atout incomparable, : être un vietnamien blanc.

"Comme c'était avant ma période "cinéma" , j'ai pu régulièrement me rendre incognito à Saigon. Je changeais souvent d'identité, je me faisais passer alternativement pour un Français ou un Américain : j'ai appris un peu l'anglais et je suis assez doué pour les langues. J'ai fait aussi quelques voyages en civil, et "en touriste", à la frontière laotienne et même dans la capitale Vientiane". Très précis sur son 1ong parcours dans l'enseignement, Duong Ba Loc se montre plus discret sur la nature des ses missions spéciales. "Vous comprendrez bien que je ne peux pas tout vous dire !". A soixante-douze ans, I.oc garde de nombreuses activités militantes. Il occupe la vice-présidence de l'association francophone provinciale. Il anime celle des vietnamiens ayant de la famille à l'étranger". Véritable "Docteur Vietnam Mister France", il se démène depuis quelques années pour lever des fonds en faveur des enfants misérables ou handicapés de sa ville : sa double culture lui permet de plaider efficacement cette cause auprès des ONG, ambassades et consulats étrangers, surtout francophones.



Espionnage ? Missions "spéciales" ?

Il parle peu de ses deux guerres

Près de lui, vivent deux de ses fïls et sa seconde épouse. Ingurgitant médicament sur médicament, ce petit bout de femme et ancien médecin militaire souffre d'une grave maladie. Elle fut probablement contaminée par l'agent orange massivement déversé par les avions américains sur les populations vietnamiennes. Leurs petits-enfants occupent la maison d'à côté. Grand-père Loc leur raconte volontiers, comme un conte de fées, son entrée dans le Parti en l947. Ou plutôt son initiation au sens religieux du terme, déjà marquée comme la suite de sa vie, par le sceau du secret.:

"Une nuit., des Hommes sont venus me chercher discrètement, au camp militaire du Viêt-minh. Ils m'ont amené dans une forêt infestée de moustiques. Là, ils m'ont. poussé dans une sorte temple. A ce moment , j'ai compris qu'ils me faisait, à moi, un Blanc, l'honneur de m'inviter à entrer dans le Parti, et j'ai juré fidélité". Depuis cet instant et jusqu'à aujourd'hui Loc affirme n'avoir cessé de respecter son serment et de répondre aux missions que le commandement militaire et le Parti lui confiaient.. Des tâches parfois délicates, avant même sa vraie carrière d'espion : tout jeune, au début de la guerre, il servit "d'interprète-informateur", auprès de certaines ethnies vietnamiennes, devenues francophones pour avoir travaillé dans les plantations coloniales des hauts-plateaux du centre. Il joua le même rôle et uniquement celui-là, souligne-t-il aujourd'hui, sans qu'il nous soit , pour l'instant , possible de vérifier ses dires, auprès des soldats français capturés dans cette région reculée, connue comme l'enfer des combattants de tous bords.




Solomon Kane et Frank Altobelli



Source : Article publié dans l'Asie Magazine, N°4 de mars 1998





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